Llegó con tres heridas
la del amor
la de la muerte
la de la vida
Miguel Hernández
Il y les peintres sachant peindre ;
ils ne retiennent guère l'attention. Marie Morel, c'est
différent. On a l'impression d'être le témoin d'un
enchevêtrement d'émotions. Une voix se met à parler
en nous. Ce qui commence a commencé depuis longtemps. Ce qui
finit n'a pas de fin. On voit ce qui nous regarde, ce qui circule dans
l'immobilité, des yeux qui tâtonnent dans la
pénombre, des sexes comme des nuages. Que voit-on de ces
visages, de ces corps ? On imagine l'attente, alors. Mais de quoi ? Ici
il y a un coin de ciel d'automne, là beaucoup de vide. Des
fantômes se cachent-ils derrière tous ces feuillages ? On
ne connaît pas vraiment l'autre, on l'aime, on le désire,
mais il reste une énigme. Entre : l'essentiel est là.
Entre deux yeux, entre deux mots, entre deux couleurs. Où est
l'espace ? Derrière ? Dedans ? Ce qui surprend aussi, ce sont
ces bouches fermées, qui disent tant de mots. On a l'impression
qu'ils viennent de si loin, ces mots. Peut-être de l'enfance. Et
pour cette raison nous sont si proches. Le temps passe, donc. La preuve
: les jeunes filles ont vieilli. Mais elles en veulent encore une
tranche, de la vraie vie. Avant que tout se disperse pour de bon. Que
les arbres se déracinent. Que les oiseaux s'éteignent,
d'avoir trop cru au ciel. Marie Morel questionne le monde, comme une
naufragée. Mais qui prendrait le temps de tout regarder, de tout
voir. Ce qui brille encore, qui persiste, qui demeure. Derrière
la vitre du silence. Dans l'intimité d'une présence. Tant
d'images traversent le tableau. De droite à gauche, de haut en
bas, des songes s'avancent et se bousculent. Une araignée
s'enfuit, une goutte d'eau s'éparpille, la neige est au bord du
chemin. On garde ce qui doit être gardé, on dit c'est
comme ça, on dit c'est beau ou c'est terrible. Un mot cherche
l'issue de secours et reste pris dans les filets. Toutes ces petites
bulles, ces lignes, toutes ces taches, qui témoignent d'une
invisible brûlure. On cherche toujours à voir ce qu'on ne
voit pas. Se perdre et se retrouver comme on peut, guetter ce qui va
surgir. La vérité est floue, elle n'est qu'une rumeur.
Hier est tout gris. Marie Morel travaille comme on opère,
à coeur ouvert. Sauver, suspendre. Le tableau est comme une
branche sur laquelle on se pose. Le vent a beau souffler, la vie tient
bon, là. On a envie d'entendre des pas. Ceux de l'ami qui
arrive. Puis c'est une parole, comme une main tendue. Quelque chose
peut recommencer. Juste à côté. Aujourd'hui n'est
qu'un instant de poussière. Un écho peut-être de
l'absence. Un vide qui erre. Tous les yeux de l'oeuvre nous regardent.
Une violente douceur nous fixe. La mémoire tire les fils des
heures arrêtées. On se souvient de paysages, de villes. On
revoit le cendrier sur la table, le bouquet sur la fenêtre, la
colombe sur le toit. Tout flotte et tout sombre. Le sang des cris muets
bat. On devine une sorte de fièvre à ne rien dissimuler,
une volonté d'écarter les barreaux de l'oubli. Marie
Morel veut peindre de la vie. Et dialogue avec la folie et la sagesse,
le visible et l'invisible, la force et la fragilité. On regarde,
on sent, on est comme traversé par ces vibrations. Maintenant a
une histoire. L'air est aveuglé de solitudes fraternelles. On
reconnaît les signes de l'imperceptible : la buée qui
colle à la peau, l'étincelle qui éclaire le
silence, le jour qui s'obstine, la nuit proche de la disparition. Nos
yeux cueillent les étoiles du désir. La matière de
la peinture dit ça, l'élan et la respiration, la course
vers ce qui nous emporte. On comprend les rires et on comprend les
larmes. Ce qui vacille et qui palpite. Ce je qui est un autre et qui
navigue entre l'éphémère et le toujours. On entre
dans ces instants multipliés, dans ces moments sans fin, dans ce
désordre obsur d'où jaillissent d' évidentes
clartés.